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L'Alpe

Anne-Marie Topalov

En pays gavot

L’alpe pour moi ? C’est celle des basses Alpes (que l’on appelle aujourd’hui Alpes-de-Haute-Provence) où j’ai effectué des recherches depuis 1977, principalement en pays gavot (ndlr : le gavot est un dialecte de la langue d’oc). Parmi les principaux traits qui caractérisent ces gens de l’alpe provençale, quatre au moins me semblent devoir être pris en compte. Gaieté tout d’abord. Ils ont un sens de l’humour inné. Ainsi, on ne dit pas que l’on a parlé avec quelqu’un, mais qu’on a « plaisanté un peu ». Ce « un peu » révèle par ailleurs la prudence paysanne, car on s’avance jamais trop à découvert. Ainsi va-t-on au marché de Digne, le samedi, « voir un peu » ce qu’il s’y passe…

Ensuite, il y a la famille. Un groupe qui reste très soudé en zone de montagne. Trois à quatre générations vivent encore sous le même toit, dans ces maisons étroites à trois étages surmontés du « ventaire » où sèchent charcuteries, fruits et légumes, le foin mais aussi le pain, posé sur une échelle horizontale. Les conflits pour l’héritage viennent parfois battre en brèche cette harmonie familiale. Il arrive ainsi que le pépé soit abattu au fusil, lors de la chasse au « gros noir » (sanglier)… La gendarmerie constate « l’accident de chasse », car les gendarmes, natifs du pays, étouffent généralement l’affaire. J’ai été témoin de pas moins de trente-deux accidents de ce type, répertoriés comme « de chasse » dans Le Provençal. Il arrive parfois qu’ils soient dus à la jalousie amoureuse, comme ce fut le cas du fils de ma propriétaire, en pays dignois…

Dans le domaine de la famille, le célibat paysan est par ailleurs un problème qui s’intensifie et donne lieu à des suicides. Certains vont chercher femme au loin, comme cet homme du village où j’habitais, qui après avoir lu Le chasseur français a surpris tout le monde en prenant l’avion pour le Gabon d’où il a ramené une jeune beauté ! D’autres encore fréquentent le bal musette pour y chercher une épouse. Je n’ai pas eu moins de cinquante-deux demandes en mariage entre 1977 et 1980, le pépé du village ayant dit à la ronde que j’étais « brave » (ce qui signifie : possédant leurs valeurs morales et physiques) !

Il faut également mentionner la solidarité, toujours forte entre parents et voisins. C’est dans cette région qu’est né le principe du « crédit agricole ». Une exploitation brûlait-elle ? Tous se cotisaient et aidaient à rebâtir. Moi qui n’étais pas une native du pays, mais qui avais obtenu le statut de « estrangère du dedans » (c’est-à-dire acceptée), j’ai bénéficié de cette solidarité, dans tous les domaines. Je fus également admise dans le cercle de leur économie de troc : bien contre bien, service contre service, bien contre service, etc. Et ma fille, alors âgée de 9 ans, fut choyée comme leurs propres enfants.

Simples, guérisseuses et religion du cochon
Enfin, la religion populaire des Gavots ne manque pas d’intérêt. Envoyée par le CNRS, c’est cette nébuleuse où se côtoient magie et médecine populaire que j’étais venue étudier. Ainsi, la phytothérapie (à base de simples récoltées sur la montagne de Lure et dans les Hautes-Alpes pendant la transhumance) voisine avec les potions réputées magiques, des recettes transmises de génération en génération, sous le sceau du secret. Il y a aussi les guérisseuses, pourvues de dons, qui soignent aussi bien les maux de tête que les tours de rein. Elles savent aussi « enlever le sang » (en cas d’hémorragie, de blessure ou de fausse couche) avec la petite baguette en coudrier, à cinq « doigts » (celle-là même avec laquelle la mémé remue le sang du cochon égorgé pour éviter qu’il ne caille). Quant à la médecine classique, elle est honnie tout comme la pharmacie. Ainsi dit-on que si l’on est pressé de mourir, il n’y a qu’à se rendre à l’hôpital !

La religion populaire est en fait celle du cochon, opposée très explicitement à la « religion du mouton » (l’agneau pascal de la religion catholique). Elle fait partie intégrante de la culture des Gavots et de ses croyances en l’astre lunaire, qui détermine la vie. En janvier, la religion du cochon célèbre le renouveau des provisions de viande annuelles et celui de la chair (alors que c’est en avril que la religion chrétienne célèbre le renouveau de l’esprit et la résurrection, selon le calendrier solaire). Lors de la tuerie du cochon, à l’époque du Carnaval, des réminiscences de la fête médiévale des fous sont d’ailleurs encore présentes.

Les Gavots ont donc un vernis de christianisme, imposé par la société ; ils sont pratiquants, au moins jusqu’à la première communion, ainsi qu’à Noël et à Pâques. Mais ce qui leur tient surtout à cœur, ce sont les quelques trois cents pèlerinages annuels célébrant les saints locaux, protecteurs des villages, au cours desquels ils chantent en gavot.

Anne-Marie Topalov, ethnologue.

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