L'Alpe

L’Alpe 19 : Le terrain de jeu de l’Europe

Le titre du livre de Leslie Stephen, paru en 1871 à Londres, a fait florès pour désigner les Alpes et leurs multiples facettes ludiques. C’est en véritables explorateurs que les alpinistes abordaient alors ces contrées reculées, riches en parois vierges à conquérir mais également peuplées d’indigènes plus exotiques les un(e)s que les autres. Extraits.

L’auteur

Intellectuel, professeur, journaliste et voyageur, Leslie Stephen (qui est par ailleurs le père de Virginia Woolf) découvre les Alpes en 1855, à l’âge de vingt-trois ans. Séduit, il y reviendra presque chaque année pour assouvir «  une espèce de faim pour les montagnes«  , réalisant, à l’instar d’autres Britanniques, nombre de grandes ascensions dont une jolie pléiade de premières. Il se rendra également dans les Carpates. Son ouvrage The playground of Europe publié en 1871, est en fait une collection de récits et de réflexions déjà parus dans des revues, dont l’Alpine Club Journal, puis revus et corrigés (une seconde édition, légèrement modifiée, date de 1894). La version française, qui paraît en 1934 (éditions Victor Attinger), diffère quelque peu de l’original. Ainsi, les deux premiers chapitres (des considérations historico-littéraires) ont-ils été supprimés pour des «  raisons pratiques  » et parce que «  certaines de ses appréciations sont un peu hasardées  », selon Claire-Eliane Engel, traductrice et auteur de la préface. C’est pourtant dans le chapitre II, intitulé «  The new school  » qu’apparaît l’expression «  terrain de jeu de l’Europe«  , comme on peut le voir dans l’extrait, inédit en français, qui ouvre cet article. La seconde partie est tirée du deuxième chapitre (Le Rothhorn) de la version française originale.

Saussure a inventé le Mont Blanc, nous dit [Chateaubriand] ; mais Rousseau fut le grand prêtre fondateur d’un véritable culte des Alpes. Une religion qui s’inscrivait par ailleurs dans sa pensée et son rejet des conventions alors en vigueur, qu’il s’agisse d’art ou de religion. En fait, Rousseau est accusé d’un «  évident matérialisme  », ce qui paraît plutôt sévère au premier abord, pour avoir exalté les beautés de la montagne. Il exagère l’influence de la nature sur l’esprit et tombe en extase devant des choses inanimées, ce qu’il aurait dû réserver à des objets de culte moins palpables.
En substance, je suppose que cette affiliation de notre sentiment moderne est correcte. Et que cela apporte quelque éclairage sur le développement de la nouvelle foi. Si l’on devait juger Rousseau pour le crime d’avoir livré les montagnes à l’adoration des hommes, il serait certainement déclaré coupable par n’importe quel jury impartial. Il est vrai qu’il fut aidé en cela par des complices dont, à l’évidence, Saussure n’est pas le moindre ; et il eut quelques vagues précurseurs, dont un ou deux pourraient facilement être cités. Dans ses attaques contre l’Eglise, Luther fut précédé par des hommes comme Wicliffe et Huss ; de nombreux inventeurs tentèrent de mettre au point la machine à vapeur avant que Watt n’eût franchi une étape supplémentaire en la perfectionnant ; d’anciens marins, dit-on, avaient aperçu les côtes de l’Amérique avant que Colomb ne les atteignît. Aucune grande découverte ou révolution n’est le fait d’un seul homme ; nombreux sont ceux qui discernent les premières lueurs du soleil avant que celui-ci ne se lève. Mais Rousseau, malgré ses précurseurs et bien que sa révélation initiale ait dû ensuite être portée par d’autres prophètes, peut sans exagération être appelé le Colomb des Alpes, ou le Luther d’une nouvelle croyance : la religion des montagnes. Il a clairement montré le chemin de la terre promise, même si lui-même n’y mit guère le pied pas plus qu’il n’en prit possession. Il suffit, pour établir le bien-fondé de son titre, d’examiner la date à laquelle cette doctrine est devenue populaire et, dans une certaine mesure, d’analyser l’évolution du sentiment dont elle découle.
La date, tout d’abord, peut être fixée par quelques simples faits. On peut tracer cette limite vers 1760, et les Alpes furent véritablement inaugurées (au sens moderne du terme) comme terrain de jeu par les générations de voyageurs qui s’y rendirent après la guerre de Sept ans*. (…)

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J’ai à peine besoin d’informer mes lecteurs que le petit village de Zinal se trouve tout au fond d’un recoin de la chaîne pennine*. Quelque part au Moyen Âge, d’après l’indiscutable autorité de Murray*, les habitants de cette vallée furent convertis au christianisme par un évêque de Sion. De cette époque jusqu’à l’année 1864, je sais peu de chose de son histoire, à l’exception de deux détails : d’abord que, tout récemment encore, les indigènes se servaient de trous creusés dans leurs tables en guise d’assiettes, et que chaque membre déposait en tas, dans sa cavité personnelle, sa portion de repas. Ensuite, qu’un voyageur allemand fut assassiné entre Zinal et Evolène en 1863. Ce renseignement, maigre en soi, prouve cependant combien ces délicieuses vallées sont loin du monde. La grande route du Simplon, depuis des années, a fait passer des foules de voyageurs devant les gorges dans lesquelles elles débouchent. Avant sa construction, Rousseau et Goethe avaient célébré les charmes de la vallée centrale. Depuis vingt ans, Zermatt a été le centre d’attraction de milliers de touristes. Mais, si faible est la curiosité humaine, et si moutonnières sont les habitudes du voyageur moyen, que ces retraites lointaines gardent encore beaucoup de leur isolement primitif. Evolène, Zinal, le fond du vallon de Tourtemagne ne sont encore visités que par un petit nombre d’enthousiastes. Même Saas, pourtant si facile d’accès, et situé sur la route de l’un des cols les plus justement célèbres des Alpes, reçoit à peine 1 % des nombreux visiteurs que draine la vallée jumelle de Zermatt. Et cependant, ceux qui ont gravi les pentes derrière le village et vu l’immense rideau de glace qui tombe des sommets de la grande chaîne, entre le Dom et le Mont-Rose, fermant la moitié de l’horizon comme par un écran gigantesque, admettront certainement que ces beautés sont presque uniques dans les Alpes.
Mr. Wills* leur a rendu justice depuis longtemps ; mais en dépit de tout ce que l’on peut dire, le flot des touristes suit son ancien courant et néglige de chaque côté des régions idéales, mais aussi peu visitées que les contrées les plus reculées de la Norvège. Je me souviens d’un épisode frappant, qui illustre ce fait. C’était dans le val de Tourtemagne, près de Grüben. Nous étions dans une petite clairière entourée d’une forêt de sapins, où les roses des Alpes en fleurs se massaient autour de blocs épars. Au-dessus de nous se dressait le Weisshorn, et cette montagne à la beauté impeccable se montrait sous l’un de ses plus sublimes aspects. Le glacier de Tourtemagne, large, blanc, avec ses crevasses régulières et profondes, formait une magnifique voie d’accès, comme l’escalier d’un splendide palais. Au-dessus de lui s’élevait l’énorme masse de la montagne, ferme et compacte comme si son architecte avait voulu éclipser les Pyramides. Et, encore plus haut, sa crête majestueuse, déchiquetée, et qui avait l’air de vaciller, bien au-delà de la portée des mortels. Je n’ai vu nulle part l’union plus délicate d’une montagne à la solidité massive avec des clochetons ciselés où la grâce élancée est poussée jusqu’aux limites de l’extravagance. Et cependant, peu de gens connaissent cette face d’un pic que tout le monde a admiré depuis Riffelalp. Les seuls êtres qui partageaient notre vue étaient quelques paysans debout autour d’un petit chalet. Ils avaient rassemblé un troupeau de vaches qu’un prêtre, aux vêtements en loques, aspergeait d’eau bénite. Nous fûmes accueillis comme nous aurions pu l’être dans l’un des districts les moins fréquentés de l’Europe, et il nous était difficile de nous rappeler que tout près de nous passait la grande route de la poste et des touristes de M. Cook. Il nous semblait être revenus au Moyen Âge, bien que j’aie cru voir une légère expression de gêne sur la figure des gens du groupe – celle d’hommes surpris en train de se livrer à une opération superstitieuse. Peut-être se doutaient-ils vaguement que nous souriions à la dérobée, et savaient-ils que, derrière leurs murs de montagnes, se trouvaient d’audacieux sceptiques qui ne croyaient pas à l’efficacité de l’eau bénite pour guérir les maladies des vaches. Naturellement, nous ne formulâmes aucune opinion et continuâmes notre route après un salut amical, tout en songeant combien une légère inégalité de la croûte terrestre peut servir à perpétuer des façons de penser qui ont disparu partout ailleurs. (…)

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