L'Alpe

L’Alpe 86 : éditorial

Il faut être un intellectuel provocateur, tel Régis Debray, pour écrire au début du XXIe siècle un Éloge des frontières (Gallimard, 2010) et affirmer que ces limites séparant les États sont les derniers remparts pour préserver la diversité culturelle. Il est vrai que pour le compagnon du Che, les frontières séparent des « peuples » ! Et que le peuple français, notamment, menacé par la mondialisation, a toutes les raisons de défendre « sa » culture derrière des limites nationales, même au sein de l’Europe. Cette France, dont l’unité est pourtant si fragile, culturellement, pour avoir été construite au terme d’une éradication systématique des cultures régionales, en commençant par les langues qui, tout autour de l’Hexagone, voisinaient avec des idiomes identiques par-delà la frontière.

Dans les Alpes comme ailleurs, les délimitations des États ont été tracées sur les intentions et les justifications les plus diverses, au fil des guerres ou des successions dynastiques, mais jamais pour respecter des aires culturelles ni pour manifester quelque considération que ce soit pour les populations locales. Pour le domaine alpin, il suffit de confronter la carte des langues (pivot des cultures) avec ses trois grands ensembles linguistiques (roman, germanique et slave) et ses huit langues, aux limites des six nations et des deux principautés qui se partagent le territoire, pour être convaincu de cette impossible adéquation entre États et cultures.

Il reste que les Alpins, peut-être plus que d’autres populations, ont toujours manifesté une aptitude au déplacement. Depuis la montée à l’alpage, pour laquelle toute la famille déménage afin d’accompagner le bétail et suivre la croissance de l’herbe, jusqu’à l’émigration temporaire ou définitive, vers la ville proche ou un continent lointain, ils ont fait de la mobilité une forme de résistance à la dureté de la vie en montagne et à la pauvreté. Et ont longtemps pu ignorer la présence de frontières ou ont adapté des techniques pour les franchir. À la toute fin du XXe siècle, une grande partie de l’Europe levait les barrières douanières qui marquaient toutes les frontières entre États et organisait la libre circulation des personnes et des biens. Vingt ans plus tard, alors que les migrations en provenance de nombreux pays défavorisés s’intensifient, les néonationalistes proposent de les rétablir voire de construire des murs. Les frontières ont encore un avenir…

Jean Guibal
Directeur éditorial

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