L'Alpe

L’Alpe 01 : vierges des sommets

Par Jean-Olivier Majastre

Sociologue spécialisé en sociologie de la montagne et de l’art, Jean-Olivier Majastre a publié, en collaboration avec Erik Decamp, Guides de haute montagne (Glénat, 1988), Le mont Aiguille et son double (PUG, 1992), ainsi que des articles dans Le Monde alpin et rhodanien, Vertical, Passage, Relief, La Montagne.

Castellane, au bord du Verdon, offre tous les charmes d’une petite ville méridionale. Une place centrale ordonnée autour d’une fontaine, plantée de platanes et bordée de terrasses de cafés, distribue l’essentiel de la vie sociale. La mairie y a son perron, la poste son enseigne et l’on y tient marché une fois par semaine. En ce début d’avril 1998, les flux touristiques sont en période d’étiage, les places de parking gratuites et les joueurs de pétanque lancent leurs boules tout à leur aise autour de la fontaine. Mais ce calme est trompeur. On sent comme une inquiétude dans les propos échangés le matin au comptoir de l’Étape ou de l’Idéal Bar. Du ciel sont venus des signes inhabituels. C’est d’abord la voûte de l’église qui s’effondre sans prévenir. Puis, Dieu rappelle à lui le guide spirituel de la communauté du Mandarom qui, mort, devient plus encombrant que vivant. Où l’enterrer ? L’émotion gagne la population, les gendarmes sont mobilisés.

Vierge du Grépon (3 522 mètres). Photo : Sylvie Chappaz

Quelques jours plus tard, la neige tombe en abondance. Du jamais-vu à cette époque de l’année. Il est temps de demander raison de tous ces événements à Notre-Dame du Roc dont la statue coiffe la chapelle installée au sommet de la falaise qui surplombe la ville. Une demi-heure d’efforts y mène. Les toits de la cité se serrent aux pieds de la Vierge comme un troupeau sous sa houlette, mais au nord-est on distingue les immenses sculptures du Mandarom qui, elles aussi, revendiquent une place près du ciel. On sait les indignations, les polémiques, les procès suscités par ces silhouettes perdues sur une colline à l’écart de la ville et visibles seulement de Notre-Dame du Roc, qui domine ostensiblement la cité en toute sérénité. D’où vient cette souveraineté de la Vierge, installée au sommet dans sa paisible majesté pour y régner sans partage ? Que signifie cette pratique de coiffer les cimes d’une effigie mariale ?

Soixante militaires pour une Vierge

Comme ses soeurs (Notre-Dame de La Garde élevée à Marseille en 1857 par l’architecte Esperandieu, Notre-Dame de Fourvière érigée à Lyon en 1852 ou la Vierge du Puy en 1860), Notre-Dame du Roc appartient à cette avant-garde de Vierges urbaines du XIXe siècle. Perchées sur de faibles éminences, celles-ci rivalisent avec les Mariannes qui peuplent les bâtiments publics, précédant une cohorte de Vierges plus altières venues goûter à la solitude sur quelques cimes élues des Alpes. L’une des premières étant celle de Rochemelon, en Savoie, haute de trois mètres, lourde de 650 kilos, fondue en huit parties pour faciliter son transport et qui fut hissée en 1899 par soixante militaires. Comment s’est organisée cette conquête spirituelle, sous forme féminisée, de sommets vaincus le plus souvent par des hommes ?

Rappel sur la Vierge du Grépon. A l'arrière-plan, l'aiguille du Midi couronnée par son relais de télévision. Le sacré et le profane. Photo : Sylvie Chappaz.

La coutume de placer des Vierges au sommet de montagnes parmi les plus inaccessibles est un phénomène récent mais qui actualise un mouvement pluriséculaire. En filigrane de cette pratique, on peut lire un motif universel, le mouvement de spiritualisation des montagnes comme hauts lieux de l’élévation de l’âme et de la pensée. Demeures des dieux, pyramides sacrées, piliers du ciel, « cathédrales de la terre » pour John Ruskin, « voie unissant la terre au ciel » pour René Daumal, métaphore matérialisée de l’ascension spirituelle, de la purification par l’ascèse et l’effort, de l’élection par l’éloignement et l’altitude, les montagnes prolongent l’aventure verticale de l’homo erectus.

À lire :

  • Gilbert Gardes, Histoire mouvementée des deux Savoies, Lyon, 1996.
  • Pierre Veyne, « L’alpinisme, une invention de la bourgeoisie », L’Histoire n°11, avril 1979.
  • Philippe Joutard, L’invention du Mont-Blanc, Paris, 1986.
  • René Glénat, « Marie de la Meije », Bulletin du Club alpin français Isère, n°92, décembre 1996.

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