L'Alpe

L’Alpe 04 : mon chalet suisse au Canada

Il y a tout juste cent ans, un homme débarque sur le quai d’une petite gare de Colombie-Britannique. Edouard Feuz est guide de montagne, ne parle pas un mot d’anglais et arrive tout droit d’Interlaken pour découvrir ces montagnes sauvages où ne s’aventurent que quelques trappeurs et prospecteurs. À l’orée du siècle, les Rocheuses canadiennes sont encore une vaste terra incognita. Une grande compagnie ferroviaire, la Canadian Pacific Railway, a pourtant l’idée géniale de faire de ces Alpes-là une réplique de la Suisse dans le but d’y développer le tourisme ! Go west…

Au cours du XIXe siècle, en Suisse comme à Chamonix, l’activité de guide s’impose comme une véritable profession. Des « messieurs », Anglais pour la plupart, arpentent les Alpes et gravissent des cimes souvent vierges, toujours en compagnie de guides fiables, dont quelques-uns, les Burgener, Croz, Carrel, Anderegg, acquièrent une solide réputation. À tel point que leurs célèbres clients n’hésitent pas à les emmener avec eux dans le Caucase, les Andes ou l’Himalaya.

En Amérique du Nord, ce sont des guides italiens qui, dès 1896, conduisent le duc des Abruzzes, Louis-Amédée de Savoie, au sommet du mont Saint-Elias (5 495 mètres), en Alaska. L’année suivante, deux Anglais, le professeur Dixon et Norman Collie, suivent l’exemple royal en engageant un guide natif de la vallée de Zermatt, Peter Sarbach, pour une tournée de plusieurs semaines dans les « Alpes canadiennes ». Une saison fructueuse qui va donner des idées aux dirigeants de la puissante compagnie Canadian Pacific Railway (CPR). Ainsi va débuter l’aventure d’Edouard Feuz et d’une poignée de guides suisses.

Il faut rassurer les touristes

Quelques années auparavant, de gigantesques travaux ont permis de tracer la première ligne de chemin de fer franchissant le Canada d’est en ouest. Au-delà des prairies monotones du Saskatchewan, elle gravit les Montagnes Rocheuses, traversant de grandioses paysages. Une mine touristique inépuisable que la compagnie se met en devoir d’exploiter. Dès 1888, la construction du Banff Springs Hotel inaugurera une série de luxueux hôtels situés à des endroits stratégiques du parcours.

Très rapidement, Glacier House, Field, Lake Louise voient affluer des touristes du monde entier, séduits par la beauté des lieux ou attirés par l’inépuisable réservoir de sommets vierges. Alpinistes amateurs pour la plupart, ils partent seuls à l’aventure. Mais en 1896, un certain Abbot se tue au cours d’une ascension. La presse fait ses choux gras avec l’accident, à tel point que la compagnie s’inquiète : la région ne va-t-elle pas acquérir une fâcheuse réputation ? Les ascensions réalisées par Dixon sous la houlette de son guide donnent à réfléchir. Ces hommes sont une véritable aubaine ! Engagés à la saison dans les hôtels de la compagnie, ils offriraient aux clients l’assurance de promenades et d’escalades en toute sécurité.

La Canadian Pacific s’adresse alors à l’agence britannique Cook, qui a ouvert un bureau à Interlaken, au pied de la Jungfrau et des géants de l’Oberland. Un riche Anglais, le docteur Clarke, y séjourne. Il a souvent grimpé avec un guide local, Edouard Feuz, auquel il fait part des propositions de la compagnie. À l’automne 1898, a lieu une réunion de famille qui va avoir d’importantes conséquences sur l’avenir des Feuz. Un souvenir impérissable pour le fils, lui aussi prénommé Edouard : « Avant de signer quoi que ce soit, mon père nous réunit et en parla avec ma mère. S’il acceptait l’offre de la compagnie, cela signifiait une longue séparation, mais un bon salaire, avec le voyage payé et le logement fourni, sans parler de la possibilité de découvrir un nouveau pays, de faire des premières et donc d’acquérir une certaine réputation. Aussi mon père prit-il la décision de signer le contrat avec la Canadian Pacific. L’un de ses amis, Christian Haesler, fit de même. Le fils du docteur Clarke choisit de partir avec eux, comme aide et surtout comme traducteur car ni mon père ni son ami ne parlaient anglais. »

En knickers dans les rues de Montréal

Un long voyage attend ces hommes qui n’ont jamais quitté leur pays. Ils se rendent d’abord à Field, puis à Glacier, dans la chaîne des Selkirks. Ces premiers guides de la CPR font sensation auprès des clients. Ravie, la compagnie les engage à revenir chaque été. L’initiative recueille un tel succès qu’Edouard père est chargé de ramener d’autres guides avec lui dès la saison suivante. À l’automne 1902, lorsqu’il retourne en Suisse, son fils, âgé de dix-huit ans, lui annonce sa décision de devenir guide. Tout naturellement, il lui propose de l’accompagner, l’été suivant, comme porteur.

« Nous avons traversé l’Allemagne et la Belgique en train puis nous avons pris le ferry pour l’Angleterre. Nous étions engagés et payés par la Canadian Pacific et, bien sûr, ils voulaient utiliser au maximum notre présence, même pendant le voyage. À Londres, nous avons donc paradé dans les hôtels et à Trafalgar Square, où se trouvaient les bureaux de la CPR, vêtus de knickers et coiffés d’un chapeau tyrolien, le sac au dos, portant cordes et piolets pour montrer que nous étions de vaillants guides de montagne, dignes de confiance. Une sacrée opération de relations publiques en somme ! En Suisse, nous étions des gens normaux, à Londres des objets de curiosité. Ils nous traitaient comme les singes du zoo…

« Puis nous avons embarqué dans un vieux rafiot destiné aux immigrants. Nous étions terriblement entassés car nombreux étaient ceux, surtout des Écossais, qui voulaient quitter leur condition misérable. Or au Canada, en travaillant dur et avec un peu de chance, on pouvait devenir riche. Nous, nous ne cherchions pas la fortune, seulement des conditions de vie décentes et gagner un peu plus d’argent qu’en Suisse. À Montréal, ce fut le même cirque. Il y eut des réceptions au cours desquelles ceux qui baragouinaient anglais durent répondre aux questions des journalistes. Puis on reprit le train, lui aussi bourré d’émigrants, pour un interminable voyage de quatre jours. »

Utilisé à diverses tâches, Edouard Junior finit par aboutir à Glacier House, où il choisit de passer l’hiver pour apprendre l’anglais, tandis que son père et ses compatriotes repartent pour la Suisse. L’été suivant lui permet d’effectuer enfin son travail de porteur et d’aide-guide. Fermant la marche sur les talons du client, il doit veiller à sa sécurité, lourdement chargé, avec de l’équipement et surtout de la nourriture… Des victuailles presque aussi précieuses que le client, car le repas est un temps fort de l’excursion, au même titre que le sommet ! Le porteur plie donc sous le poids des saucisses, viandes tranchées, fromages, pains, foie gras, saumon fumé et autres caviars, sans oublier les indispensables bouteilles de vin.

Des guides transatlantiques

Juste derrière l’hôtel, le Great Glacier allonge son énorme langue. Le lieu rêvé pour une initiation à la montagne. Nombreux sont les clients désireux de goûter aux frissons de la glace, à condition d’être solidement encadrés. Et pour cela, un guide novice convient d’autant mieux qu’il est payé moitié moins cher qu’un guide aguerri… Ed passe les deux hivers suivants à Glacier. Pour tromper l’ennui, la solitude et le mal du pays, il lui arrive d’aller grimper, mais il est surtout occupé à déblayer des tonnes de neige. Il n’en a jamais vu autant ! Les trains vont et viennent, à raison de deux par jour, l’un arrivant de l’est, l’autre de l’ouest, seuls liens avec l’extérieur. Sauf lorsque la voie est coupée par les avalanches. Alors, l’hôtel et sa demi-douzaine d’habitants sont totalement isolés.

En 1905, Ed décide de revenir au pays pour y passer l’examen de guide, selon les règles d’une profession dûment établie depuis un demi-siècle. L’été suivant, médaille épinglée sur la veste et Führerbuch (carnet de guide) en poche, Edouard reprend le chemin des Rocheuses où il a l’occasion de guider quelques clients prestigieux, tels Randolph Hearst, et de réaliser plusieurs premières. Désormais, il accompagne ses compatriotes dans leurs va-et-vient entre le Canada et la Suisse. Au total, il traversera quinze fois l’Atlantique, même après son mariage, en 1909. Mais ces longues séparations lui pèsent de plus en plus, comme à d’autres guides de la CPR, dont son père, qui ont finalement renoncé à leurs lucratives saisons estivales.

Dans les Rocheuses, sous l’impulsion de ces guides, l’engouement pour la montagne est devenu tel qu’il génère désormais une forte demande tout au long de l’année. Le succès pousse les dirigeants de la CPR, qui commencent à trouver tous ces voyages bien coûteux, à proposer aux Suisses de venir s’installer avec leur famille dans la région. Et dans l’esprit pratique des hommes d’affaires germe une idée : pourquoi ne pas profiter de ces Helvètes si exotiques pour offrir une attraction supplémentaire aux clients de la compagnie ?

Des coucous suisses dans un village d’opérette

Avec ses quelques maisons agglutinées autour de la scierie, son unique ressource, Golden, petit village du Far West perdu à quelques heures de Lake Louise, n’est guère un haut lieu de villégiature. Les trains n’y stoppent que pour décharger des marchandises ou embarquer du bois. La Columbia Valley où il se situe est pourtant superbe et pourrait attirer les touristes. L’implantation en ces lieux d’un charmant petit village suisse serait indéniablement un atout… Une sorte de réserve helvétique, suffisamment éloignée du reste du monde pour que se maintiennent les mœurs et coutumes du pays natal au sein d’une communauté totalement dévouée à la compagnie.

Faut-il voir là l’influence des grandes foires internationales de l’époque où la mode est au village suisse ? Toujours est-il qu’à trois kilomètres de Golden, dans une nature sauvage, s’édifie un étonnant pastiche, des chalets de style néo-alpin, six véritables maisons de poupée kitsch semblables à des coucous suisses… Une ébauche de Disneyland, joliment disposée sur les flancs d’une colline boisée et baptisé d’un nom pour le moins original : Edelweiss !

La CPR en vante si bien les mérites qu’Edouard Feuz et cinq autres guides, dont ses deux frères, se laissent tenter. Les créateurs du village sont fiers de leur œuvre… Ils sont bien les seuls. Car lorsqu’au début de l’été 1912, ceux qui sont désormais des immigrants débarquent sur le quai de Golden, c’est la déception. Martha, la jeune femme d’Ed, éclate en sanglots : « Oh Edouard, on dirait des cages pour les singes ! » Derrière la façade, véritable décor d’opérette, la réalité est tout autre. Les maisons n’ont pas été conçues pour résister au dur climat canadien. On y gèle en hiver, le vent malmène les fragiles habitations au confort rudimentaire et rien n’a été prévu pour élever une famille dans des conditions normales. Réalisant que la compagnie s’est en partie jouée d’eux, la petite communauté n’aura plus qu’un désir, quitter cet endroit vite surnommé « the Golden ghetto » (un jeu de mot sur Golden, « doré »).

« La compagnie, qui possédait plusieurs hectares alentour, voulait établir une véritable colonie suisse que les gens pourraient visiter. Cela aurait pu être une bonne idée mais ils n’ont pas pensé plus loin. Tout était mauvais. À commencer par la terre. Car ils nous ont aussi offert plusieurs arpents de terrain à cultiver. Mais nous n’étions pas des fermiers, et même si nous savions nous occuper d’une ferme, nous n’étions pas venus pour cela. Nous étions des guides de montagne. Pendant des années, nous avions peiné sous de lourdes charges, crevant de chaud et de froid, sous la pluie et la neige, nous avions pris des risques pour obtenir notre brevet de guide. Nous n’avions pas l’intention de devenir autre chose. Pas plus pour la CPR que pour n’importe qui. Nous étions Suisses, nous étions nés libres. Nous étions guides. Et personne n’allait nous obliger à changer de vie. » Peu à peu, les habitants d’Edelweiss Village, à commencer par Ed, s’installent plus commodément, à Golden même, malgré les injonctions de la CPR.

Le mal du pays

Car ces hommes n’ont pas l’intention de se laisser gouverner par la compagnie, d’autant qu’une autre déception les attend. Alors qu’un contrat de cinq ans leur garantissait un travail à l’année, le discours change dès leur arrivée. Ils sont bien engagés comme guides à cinq dollars par jour (une vraie fortune à l’époque), mais pour l’été seulement… Seuls dans un pays étranger, sans personne pour défendre leurs droits, ils sont donc obligés de se débrouiller par eux-mêmes. « Nous avons trouvé du travail à la scierie, avec les Chinois. Cela valait mieux que de ne rien faire. Sans doute aurait-il fallu abandonner notre métier de guide. Nous aurions alors pu faire autre chose que manœuvre et gagner davantage d’argent. Mais quand on aime son métier… Aussi, quand au printemps le superintendant de la CPR est arrivé de Vancouver pour nous dire qu’il était heureux de nous voir retourner à Glacier ou Lake Louise, nous avons repris le chemin des montagnes… »

Mais les dirigeants de la CPR se trompent lourdement. Loin d’être des paysans ignorants, les Suisses sont tout à fait capables de prendre en mains leurs intérêts. Edouard fait part de leurs doléances au consul de Suisse à Montréal, lequel intervient fermement auprès de la compagnie. Désormais les guides vont bénéficier d’un travail à l’année tandis que leurs femmes sont employées, en été, dans le nouveau Tea House de Six Glaciers, au-dessus de Lake Louise.

En ce début de siècle, vingt-sept guides européens ont exporté leur compétence et leur connaissance de la montagne au Canada. La plupart, comme les oiseaux migrateurs, débarquant à la belle saison pour repartir dès l’automne. Seuls six d’entre eux se sont fixés dans les Rocheuses, à commencer par Ernest et Walter Feuz, les frères d’Ed, ainsi que son meilleur ami, Rudolph Haemmer. Doué d’un physique avantageux, celui-ci aura le privilège de doubler une star de l’époque, John Barrymore, dans Eternal Love dont plusieurs scènes seront tournées à Lake Louise en 1928. Rudolph sera le seul du groupe à revenir s’établir en Suisse pour y terminer sa vie. Venu lui aussi de l’Oberland, Christian Haesler est le fils de l’un des tout premiers guides au Canada. Seule exception : Conrad Kain, qui est Tyrolien et n’a jamais travaillé pour la CPR.

Tous ont largement participé à l’exploration des Rocheuses, en gravissant nombre de sommets vierges (le record revient à Edouard, avec plus de cent premières !) souvent en compagnie de clients qui effectuent des relevés topographiques. Ces précieux renseignements permettront d’établir les premières cartes de la région. L’apport d’Edouard à la fréquentation des « Alpes canadiennes » va par ailleurs se concrétiser avec le premier refuge alpin. Entre les monts Victoria et Lefroy, Abbot Hut, construit sur le modèle des refuges suisses, sera inauguré en 1923 alors que la fréquentation des Rocheuses connaît un véritable essor. Quand Edouard Feuz ferme définitivement son Führerbuch, en 1949, la CPR a créé d’autres lieux de villégiature, comme Yoho, Emerald Lake, Lake O’Hara et les Rocheuses comptent aujourd’hui encore des dizaines de sommets à conquérir. Quant aux guides, la plupart vivront encore paisiblement dans ces montagnes durant de longues années, « ce qui tendrait à prouver, affirmait Edouard Feuz dans sa vieillesse, que les guides sont des gens prudents et que la montagne, ça conserve… »

Dominique Vulliamy

Ce texte a été rédigé à partir des témoignages d’Edouard Feuz recueillis par Andrew J. Kauffman et William L. Putnam pour leur remarquable ouvrage The guiding Spirit (éditions Footprints publishing, Revelstole, British Columbia, 1986). Un film vidéo, a également été réalisé par Bill Noble (Osprey Production, Golden) sur la vie du guide.

Les photos illustrant cet article dans la revue L’Alpe sont conservées au Whyte Museum de Banff qui propose, dans une architecture élégante et lumineuse, un bel espace où sont intelligemment mises en valeur des collections somme toute récentes sur l’histoire des Rocheuses canadiennes ainsi que des salles consacrées à l’art contemporain.

Les guides suisses à la fête

Jusqu’en novembre prochain et notamment à l’occasion du festival du film et du livre de montagne de Banff (du 3 au 7 novembre prochains), la ville de Golden fêtera le centième anniversaire de l’arrivée des premiers guides suisses dans les Rocheuses canadiennes. Une kyrielle de manifestations seront organisées : exposition sur la vie professionnelle et la vie familiale, sur les chalets et sur la ligne de chemin de fer, photos de montagne de Bruno Engler, créations théâtrales, audio-visuels, concerts de musiques alpines (!), ascensions commémoratives en costumes d’époque, projections de films, randonnées à thème, lectures publiques, etc. Contact : Swiss Guides Festival, post office box 20181, Golden, British Columbia, Canada, V0A 1H0. Téléphone : + 1 (250) 344 71 25.

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