L'Alpe

L’Alpe 28 : Alpe de bois, Alpe de pierre

PAR JEAN GUIBAL

La maison est le plus apparent et le plus personnel des traits ethniques  », nous dit l’ethnologue Leroi-Gourhan. De fait, elle est considérée comme l’un des derniers marqueurs des identités régionales. Jusqu’à l’excès, dès lors que s’imposent des images et des représentations confuses.

Voilà plus d’un siècle qu’ethnologues et géographes étudient la maison traditionnelle alpine et produisent pour cela les typologies les plus sophistiquées. Rien n’y fait : l’image du massif et de ses populations reste indissociable de la maison en bois et le modèle du «  chalet  » domine toutes les représentations. La carte de répartition des matériaux et des techniques (et a fortiori celle de la morphologie des bâtiments ou des modes d’habiter) n’a pas été faite à ce jour, tant les données demeurent imprécises et les variations complexes.
Que nous disent les maisons traditionnelles des grandes aires culturelles ou (il faut oser l’expression) des variations ethniques ? Que l’Europe du Nord a toujours préféré la construction en bois, tandis que celle de la Méditerranée a toujours privilégié la pierre. Qu’une civilisation «  germanique  » (mâtinée de slave ?) s’opposerait ainsi à une civilisation romane, et que les Alpes seraient l’un des terrains de cette confrontation. Il est vrai que les Alpins ont l’habitude de se voir ainsi définis par défaut, comme membres de cultures sous influence plutôt que possédant une (ou plusieurs) culture propre.
L’appel à l’architecture pour caractériser les cultures n’est pas nouveau. Depuis longtemps, on a noté la curieuse coïncidence, en France, entre la ligne de partage des langues (oïl au nord, oc au sud) et celle des toits à forte pente et tuiles plates s’opposant aux toits à faible pente et tuiles canal. Rien de comparable dans les Alpes, où règne la plus grande diversité. Concurremment au chaume de seigle dominant, le bois a été très employé, mais aussi la pierre (lauzes) ainsi que la tuile, sans que ces variations recoupent une délimitation d’aires culturelles. Sauf à se souvenir que le dialectologue Gaston Tuaillon a relevé que la ligne de partage entre le franco-provençal et l’occitan, en Dauphiné tout au moins, se confondait avec celle de… la génoise de toit !

Du bois très souvent,
de la pierre toujours

Mais le principal caractère retenu pour définir «  la  » maison alpine est bien évidemment l’usage du bois. Les murs sont alors le plus souvent construits en empilage «  pièce sur pièce  » (ou Blockbau , puisque s’impose la filiation germanique), des troncs équarris étant superposés horizontalement et assemblés à mi-bois (ou en queue d’aronde) aux angles du bâtiment. Technique assurément dominante en Suisse alémanique et en Autriche, mais aussi très présente en Italie, depuis la province de Belluno jusqu’au Val d’Aoste, y compris dans les zones de langue romane (et bien sûr dans les enclaves walser), ainsi qu’en France, à Morzine, dans le val d’Abondance, le Beaufortain et le Queyras (avec un soubassement en pierre).
Dans d’autre régions, ce système peut faire l’objet d’utilisations partielles (pignons de bâtiments) ou être réservé à des bâtiments secondaires, tel le grenier séparé, même là où la pierre semble avoir l’exclusivité. Une seconde technique, minoritaire, dite «  à colonnes  », est constituée de poteaux rainurés entre lesquels sont insérés des panneaux sciés. Ce mode de construction est sans doute celui qui se rapproche le plus du pan de bois, ou colombage (qui ne se trouve dans les Alpes qu’à l’état de vestige), avec un remplissage de torchis.
La pierre est en revanche omniprésente dans les Alpes. Et si bien maîtrisée que les maîtres d’oeuvre alpins pourraient prendre ombrage des clichés ne valorisant que le bois. Car les arcs et les voûtes, chefs-d’oeuvre des maçons, sont bien présents un peu partout, même s’il faut reconnaître que les belles voûtes d’arête sont plus fréquentes dans le sud du Dauphiné qu’en Savoie, influence méditerranéenne oblige.

Dis moi
comment tu habites,…

La morphologie des bâtiments ne livre pas davantage de clés de répartition des cultures. Parmi les oppositions sommaires, on sait que la haute maison étroite est du sud, tandis que l’habitation étendue au sol est plutôt germanique. Une opposition qui se retrouve dans les usages domestiques. Au sud, la superposition : famille à l’étage, animaux au rez-de-chaussée (voûté et sans liaison intérieure). Au nord, la cohabitation des hommes et des animaux sur le même niveau. Une cohabitation poussée à l’extrême dans certaines régions des Alpes du Nord (mais jusque dans le Queyras et certaines vallées piémontaises), où la salle commune d’hiver se confondait avec l’écurie-étable. Cette pratique ayant un accent d’archaïsme, on ne s’étonnera pas qu’elle soit inscrite au catalogue des marqueurs de l’identité alpine, alors qu’elle semble pourtant ne pas concerner la zone germanophone.
Parmi tous les usages, la «  chambre chaude  », dans ses infinies variations, aura troublé plus d’un observateur. Car il s’agit bien d’une pratique «  germanique  » que cette pièce, la Stube , appelée pêle en franco-provençal. Pourvue ou non d’un grand poêle en maçonnerie souvent recouvert de faïence, voire en pierre ollaire, cette pièce est chauffée depuis une salle voisine, éventuellement l’âtre de la cuisine dont elle n’est séparée que par une plaque de fonte. Cette salle commune d’hiver qui sert aussi de lieu de réception, n’est pas alpine mais européenne (Descartes travaillait déjà dans son «  poêle  » en Hollande !). Dans les Alpes, elle déborde de la zone germanophone pour couvrir une large partie de l’aire franco-provençale jusqu’au Briançonnais. Et elle dévoile surtout une conception particulière de l’intimité familiale tout autant que de la sociabilité collective.
Enfin, on ne peut éluder le fait que, paradoxalement, l’un des rares facteurs d’unité de la maison alpine réside dans son caractère principal : sa décomposition (unité d’exploitation et unité familiale) en deux ou trois sites, et autant d’édifices, répartis sur un vaste territoire en pente. L’exploitation de l’herbe en altitude ayant favorisé les migrations saisonnières, ce mode de vie se retrouve, avec bien des nuances dans les pratiques, d’un bout à l’autre de la chaîne. Des édifices qui présentent parfois la même structure et la même forme, plus ou moins sommaires ou achevés selon les étages. Simple abri, grange ou fruitière pour fabriquer le fromage, ces maisons sont habitables et ne peuvent donc être confondues avec les annexes isolées que l’on connaît dans de nombreuses autres sociétés paysannes.

Diversité ethnique
ou caprice humain ?

Dans les Alpes comme ailleurs, le mythe des origines a pesé lourdement sur la connaissance et la compréhension des cultures. Et les «  races  » germanique, ligure, allobroge, helvétique, burgonde, gauloise et romaine ont été souvent invoquées pour rendre compte des différences. L’école allemande des ethnologues Krüger et Giese a ainsi livré les premières analyses, fondées sur une idéologie raciste au service du nazisme. Le diffusionnisme, mâtiné d’expansionnisme pangermanique, semble avoir éteint toutes les velléités L’expérience des Atlas linguistiques et ethnographiques, pour être la seule de quelque ampleur à tenter de caractériser les aires culturelles, n’a pas été suivie par les ethnographes et n’a donc pas produit les synthèses attendues.
La conclusion pourrait donc être empruntée au géographe Jean Robert, auteur d’une monumentale thèse sur le sujet, pour qui, à défaut de caractérisations raciales ou de contraintes climatiques (qui n’expliquent rien ou presque), la seule véritable motivation de la diversité de l’architecture rurale alpine réside dans… le «  caprice humain  » ! Et les ouvriers, maçons et charpentiers, peut-être capricieux mais surtout vrais professionnels et diffuseurs de modèles, pourraient effectivement fournir les clés de compréhension de cette diversité exceptionnelle.

À lire

Jean Robert, La maison rurale permanente dans les Alpes françaises du nord, étude de géographie humaine, Bulletin de la société scientifique du Dauphiné, tome 59, trois volumes, 1939.

Wilhelm Giese, «  Mots et choses en Haut-Dauphiné dans les années 1930  », in Le Monde alpin et rhodanien , 3-4, 1990.

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