L'Alpe

Suzanne Amigues

La belle Hellène du Parnasse

Mon alpe est une alpe d’ailleurs, du prolongement balkanique de l’arc alpin. Helléniste convertie à la botanique, je me suis efforcée d’observer sur le terrain la plupart des espèces décrites par le philosophe Théophraste, vers 320-300 avant notre ère, dans ses Recherches sur les plantes dont j’ai donné la première traduction française. Ainsi, un jour de mai, il y a plus de vingt ans, je cherchais dans la montagne grecque un pied fleuri d’Anemone blanda. Inutile d’aller si loin, penserez-vous, car on trouve dans les jardineries l’anémone de Grèce dans tous ses états, à fleurs bleues, roses ou blanches… Mais c’est précisément ce dont je voulais pas ! Je souhaitais découvrir l’anémone des montagnes telle que Théophraste l’avait vue, sous sa forme naturelle. À basse altitude, la plante n’est pas rare, mais sa floraison étant précoce, on n’en trouve généralement que le beau feuillage découpé et les aigrettes plumeuses des fruits mûrs. Il fallait donc aller la chercher plus haut : au Parnasse, peut-être ? Cela n’a rien d’un exploit sportif, car une route carrossable conduit au refuge. Dans cette solitude, seuls les coussins épineux des astragales et quelques grands genévriers mettent un peu de vert dans les rocailles déchiquetées, sur un fond de névés attardés jusqu’à l’été. Un premier bonheur : cueillir une brindille de ce genévrier nommé par le botaniste Carl Ludwig Willdenow Juniperus foetidissima, très fétide, alors que Théophraste l’appelle joliment thuia, bois d’odeur agréable. En froissant ses feuilles je n’ai senti qu’une envoûtante odeur d’encens et rien de fétide ; sans doute fallait-il être le Prussien Willdenow pour ainsi dénigrer ce parfum de sanctuaire antique… Je commençais à désespérer de trouver mon anémone. Tout en me tordant les chevilles, je me remémorais une anecdote de mon ami neuchâtelois Claude Favarger, spécialiste de la flore alpine. Ayant annoncé un jour qu’il était bredouille au retour d’une recherche, il fut ainsi accueilli la fois suivante par ses jeunes enfants : « Alors, papa, tu es fenouil ? » J’allais m’avouer moi aussi « fenouil » quand j’aperçus, au bord d’une touffe d’astragale, une touche de bleu pâle : deux ou trois petites fleurs d’anémone, un peu fripées, un peu délavées, mais très reconnaissables. La merveille m’attendait plus loin. Entre des rochers effondrés, une plante vigoureuse avait poussé vers la lumière un feuillage abondant et une fleur parfaite. Cette vision de beauté pure dans un milieu hostile reste pour l’helléniste impénitente que je suis un symbole modeste, mais authentique, du « miracle grec ».

Suzanne Amigues, professeur de grec ancien à l’université de Montpellier.

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