L'Alpe

Christiane Éluère

Un souvenir impalpable de l’air de l’alpe

Bien que citadine, une foule de souvenirs et d’images scellés dans ma mémoire m’attachent à l’alpe, aux Alpes, du Nord ou du Sud : mes visites sur le site de Hallstatt, et toujours en Autriche, quelques séjours inoubliables dans la région du Salzkammergut pendant ma jeunesse, puis les dures mais passionnantes ascensions pour atteindre les gravures de la vallée des Merveilles (Alpes-Maritimes), enfin aujourd’hui ma fréquentation assidue des Alpes ligures… Me vient pourtant à l’esprit, pour résumer cette attirance, un simple moment de détente, en apparence curieusement banal, le souvenir ineffable d’un rare sentiment de plénitude que me procure cet air vif respiré lors d’une pause pendant une réunion d’orpailleurs tenue dans le massif autrichien des hautes Tauern, du côté de Rauris, non loin de Heiligenblut. Cela se passe une trentaine d’années plus tôt, lors d’un concours d’orpaillage organisé dans le Fleisstal, où la rivière charrie encore des paillettes d’or issues du gisement primaire voisin du Goldberg connu de longue date : des galeries de mine furent aménagées par les Romains, et d’autres intensément exploitées de l’époque médiévale au XVIe siècle. Cela se passe à l’approche d’une pause déjeuner, au bout d’une harassante marche pour repérer les entrées des galeries des mines antiques creusées dans la montagne, à plus de 2 000 mètres d’altitude.  Soudain m’envahit un sentiment fugitif de quelques minutes de bonheur parfait, à respirer cet air piquant embaumant l’herbe fraîche et ensoleillée, dans une prairie d’alpage en pente, au sommet de laquelle une longue table dressée nous attend, recouverte d’une nappe à carreaux rouges et blancs. Un ou deux accordéonistes déambulent parmi nous et jouant valses ou polkas face aux montagnes ; quelques bribes de cette musique allègre sont apportées par les frémissements du vent, mais le son se perd dans l’espace grandiose. En guise d’accueil de bienvenue, à chacun est servi un délicieux verre de goldwasser glacé, cet alcool de poire, produit régional, dans lequel miroitent des paillettes d’or en suspension… Je me trouve alors au début de mes recherches sur les ors pré- et protohistoriques d’Europe, à partir des collections de musées que je mets soigneusement en fiches dans l’atmosphère confinée de quelque réserve. Le fait de me tenir à l’endroit de ces gisements alpins vantés par Polybe puis Strabon, de toucher cette réalité du travail patient et de la passion des chercheurs d’or (même si elle a souvent un aspect vénal), le contact sympathique avec ces hommes qui partagent le même acharnement pour récupérer d’infimes particules du métal magique, leur expérience des caprices de ces gisements, leur fascination pour l’or que je partage moi aussi d’une certaine façon, puis l’ambiance de cet alpage sous un ciel si léger, tout cela pour moi vient nourrir de nouveaux thèmes de réflexion et décuple mon enthousiasme pour le sujet.

Christiane Éluère, archéologue, conservateur en chef du Centre de recherche et de restauration des musées de France.

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