L'Alpe

Tavo Burat

Maison du feu, maison de foi

Dans la haute vallée de Cervo, au nord de Biella, dans le Piémont, l’ancienne cuisine traditionnelle se dit en dialecte an-ca da fé, la « maison du feu » : cette petite pièce sans cheminée mais pourvue d’un foyer central (fogliér) vous accueille avec de la fumée et des flammes, avant de se révéler entièrement au regard avec son plafond bas, toute de granit jusqu’à la voûte, comme une petite Cendrillon dans son pauvre vieux costume. Toute noire, mais si polie par les ans que l’on ne se salit pas lorsqu’on caresse de la main ses murs ridés. La suie qui plâtre la pierre vous rappelle, à l’écoute des chuchotements qui s’élèvent autour de la bergerie, les enchantements de ces hommes sauvages si obligeants qui, jadis, rôdaient ici, attirés par la lumière de la veillée (vëggia) des Valit, les habitants de la Bürtsch (la haute vallée) et que le vent mauvais a désormais dispersés.

Maison du feu, sans doute, mais aussi maison de foi. Foi dans une civilisation montagnarde, lointaine et perdue, semblable à travers toutes les Alpes, plus ancienne encore que celle des Romains. De cette fraternité d’un « vieux peuple fier et libre », comme le dit le poète provençal Mistral, il nous reste des petits récits, des légendes et des contes, des mots doucement murmurés ; il nous reste quelques bribes et puis ces dernières an-ca da fé, mises à mal par les exigences d’aujourd’hui.

Dans la Bürtsch, à Campiglio Cervo, au-dessus des hêtres dorés, au hameau des Bussit, parmi les rares qui ont été conservées, il y a la mienne. Alors, si un jour la fantaisie te prend de remonter les veines qui amènent l’humus de nos montagnes vers le cœur du Piémont, viens jusqu’ici, toi mon ami, homme libre du Piémont ou de Provence, de Savoie ou de Suisse romande, toi qui parle rhéto-romanche, ladin, tyrolien ou slovène !

Arrivé aux Bussit, arrête-toi devant la porte dont le linteau de pierre porte une date, 1760. Annonce-toi par ces mots : « Oi da ca ! », auxquels je te répondrai par un joyeux : « Oi di là ! ». Et la porte s’ouvrira pour toi.

Je t’offrirai l’archibus, une liqueur d’herbes aromatiques macérées à l’alpage et les miasce, des crêpes très minces, faites de farine de blé, de maïs, d’œufs et de sucre, rôties sur une plaque de fer posée sur la pierre du foyer, brillantes et rondes comme des médailles sorties du creuset.

Avec toi, il y aura d’autres compagnons. Assis sur le cassabanch, nous remettrons de l’huile dans la lampe de la veillée et nous sentirons revivre en nous la religion des aïeux.

Tavo Burat, docteur en droit, professeur de français, cofondateur d’une association pour la défense des dialectes franco-provençaux et des cultures menacées.

 

Ndlr  : nous ajoutons ci-dessous l’original en piémontais.

Anvit à l’an-ca da fé

Ant l’auta val dël Sarv, non leugn da Biela, l’an-ca da fé, la ca dël feu, a l’é la veja cusin-a : pcita, sensa camin, con ël fogliér, ël fornel, piassa ant ël mez, chila a t’arsèiv con la fume et na giòla, anans ëd fesse vëdde, bassa, su fin-a la vòta ‘d pera dla Balma, con soa pòvra costuma ‘d sentinara d’agn, na pciòta creada dla sinisia. Nèira nèira, ma tant lustra che si ‘t carèsses sò mur rupios, at escun cia gnanca la man. Ël caluso che parej a l’è restà amplacà a la pera, ‘t fà vnì an ment – scotanda ij b ësbij che as àusso tut antorn a la grangia – ël mascheugn ëd coj òm servaj obligant che na vira a vnisìo bele-sì, tirà dal lum dla vëggia, dla vijà dij Valit che ij vent gram a l’han giumai spatarà.

Ca da fé, ca dël feu, e na frisa, ‘dcò dla fai, dla «  fedde  ». Fai ant u-na siviltà montagnin-a, lontan-a e perdùa, midema an tut l’arch alpin e ‘ncor pì veja ‘d cola roman-a. Coma arcòrd ëd costa fradlansa ‘d gent rèide e lìbera, a resto auror tramez dë storiusse, fàule e stòrie vere dabon, dle vos mach ciusionà  : a resto dle ghenìe dròle e peui, finalmente coste ùltime an-ca da fé, ambossà da tute le preteise del di d’ancheuj.

Tutu nant la Bursch, an Campëja, pì anans ëd l’andorura dij fò, ai Bussit, tra cole che a l’han salvasse – nen vàire  ! – n’a-i la mia. Quand ch’at tachèissa ‘d monté le ven-e che a men-o al cheur dël Piemont ‘l dru ‘d nòsse montagne, ven, amis, òm lìber piemontèis, o provensal, o savojard, o patoasan romand, o retoromancc, o ladin, o tirolèis o sloven. Riva fin-a ai Bussit  ; fermte dëdnans la pòrta che sl’architrav ëd pera a l’ha sculpì 1760, anonste con ël modghé «  òi da ca  », mi i rëspondrai «  òi da là  »  ; e it intraras.

It ësmonrai l’archibus, neibà a l’alp, e le miasce, canestrèj sutìj sutìj (farin-a ‘d gran e ‘d melia, euv, sùcher) rasstà tra ‘d piastre ‘d fer afoà sla pera dël fornel, scasi moneje arionde e grossere gavà dal griseul al temp ëd la Comëtta. Ansema a ti, a-i saran d’àutri amis  : setà sël cassasanch, tornroma et deje l’euli a la lum ëd la vijà e i sentiroma arnasse la religion dij Grand.

2 commentaires pour “Tavo Burat”

  1. enzo dit :

    E mancato un grande personaggio della cultura piemontese e occitana, con un grande spirto di umanità e affetto verso le persone meno abbienti. Congrande affetto di cui sono stato allievo spero continui la Sua operra anche dal cielo.

  2. Pascal Kober dit :

    Pour nos lecteurs exclusivement francophones, ce lecteur italien de L’Alpe nous annonce le décès d’un auteur qui avait contribué aux numéros 3 et 43 de la revue : «  Un grand homme de la culture piémontaise et occitane, doué d’une grande humanité et d’un intérêt envers les gens les plus simples, s’en est allé. Avec toute l’affection envers celui qui a été mon maître. J’espère qu’il continue son œuvre là-haut. » Avec toutes les condoléances de la rédaction à la famille ainsi qu’aux proches de Gustavo Buratti.

(pour toute question plus personnelle nécessitant une réponse de la rédaction, merci de cliquer plutôt sur le lien "Contacts" situé dans le bandeau bleu en haut de page).


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