René Siestrunck

À la Clarée

Dans la lumière crue, la maison offre un refuge. De grandes pièces voûtées superposées et d’autres plus petites. Elle a servi aux militaires en 1944-45. Sur les portes se lit encore le nom de l’occupant. Et des greniers sans fin qui s’empilent. Le matin, les vaches sortent des étables pour constituer le troupeau des laitières qu’un enfant va garder non loin du village. Les plus âgés s’affairent aux foins avec les parents. Chaque brin compte. À côté de cette frénésie, les vacances sont une inaction obscène. Des rares hôtels de la vallée sortent quelques touristes en short anglais et filet à papillon. Pique-nique au bord du lac de la Clarée. Alors, le père s’absente. La mère grimace, mais il réapparaît deux cents mètres plus haut, sur une corniche. En marchant, il nous parle botanique. C’est assommant, mais après on lui réclame les noms des fleurs. L’orage, en haute vallée, qui nous poursuit jusqu’au Rosier. Dès que le chocolat brûlant est servi, les nuages se déchirent et le soleil réapparaît. Le cours de la Clarée est comme la respiration, indispensable, répétitif. Il arrive qu’un torrent, au nom lourd de menaces poétiques, la détourne, la chasse de son lit. C’est le ravin des Sables obscurs. Les sommets visités s’accumulent. On fait son petit Coolidge. Méthodique, on note tout, entre Thabor et Cerces, puis le périmètre s’élargit. Il y a des détails qui marquent. Au bout du soulier, les éclats d’obus tirés pour l’entraînement mais aussi, près de la frontière, pour de vrai. Les buissons de barbelés font comme une colonie de genévriers nains. Des trous, des murs partout sur les crêtes, plus ou moins organisés, des blockhaus. Bergers, soldats, des hommes ont guetté là. Nos pas dans leurs pas. D’autres épisodes aussi, plus tard. L’attente dans un poste de vigie d’un télésiège. Le Chaberton et moi. Conversation intime. Dans les rues de Briançon, les clients des sanatoriums. Ces constructions monumentales émeuvent. La maladie incarnée dans une architecture. Un lieu d’attente encore. Partout l’empreinte du rythme saisonnier et son messianisme. Chacun crée ses frontières, avec de l’espace autrefois, avec du temps aujourd’hui. En Clarée, le paysage se referme lentement. La forêt gagne, étouffe cette grande clarté. Un masque se pose.

René Siestrunck, sociologue et écrivain.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

5 + 1 =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Retour en haut